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Je suis allé chez Loblaws l'autre jour et je n’ai rien vu pour me faire croire que les gens n'achetaient plus d’aliments. J’ai mis les pieds chez un concessionnaire automobile et, en dépit de tout ce qui se passe dans leur industrie, rien ne laissait croire qu’il ne se vendait plus de voitures. Mais à chaque semaine lorsque je prends un journal, je peux lire des articles qui prétendent que plus personne ne lit les journaux. Quelle belle façon de faire des affaires!
Pensez-y un instant – nous avons à peu près tous, ici aujourd'hui, un intérêt quelconque pour l'industrie de la presse quotidienne. Et, pour une raison que j’ignore, notre industrie semble déterminée à laisser tout le monde croire que nous sommes en difficulté, que les personnes de moins de 25 ans ne lisent plus. Parfois, quand on me dit que les journaux ne sont plus lus, j’ai envie de me lever et de crier – moi, je lis encore les journaux!
Je m’éloigne un peu du sujet que je suis censé aborder aujourd’hui mais, honnêtement, j’aime les journaux. Enfant, je livrais les journaux et je collectionnais les éditions remarquables comme celles qui ont suivi l’assassinat de Kennedy et le premier voyage des hommes sur la lune. J’appelais le Globe and Mail pour donner les résultats sportifs de mon école secondaire. Pendant mes études universitaires, j’ai travaillé au bureau de révision du London Free Press et je travaille depuis trente ans pour des quotidiens de grandes villes. Ceux d'entre nous qui aiment les journaux devons élever la voix de temps en temps pour faire savoir au reste du monde que nous sommes encore là et que nous avons encore de l'importance.
Lorsqu’on m’a invité à venir prendre la parole ici, ma première réaction a été de porter du noir. On porte généralement du noir pour prononcer un éloge funèbre. Ensuite, on m’a dit qu’il s’agissait plutôt de faire un discours positif, engageant, voire même humoristique. Alors, je me suis dit : vous avez choisi le mauvais gars.
Toutes les entreprises vivent en ce moment une période difficile. Mais, même bien avant que l'économie ait des ratés, les journaux vivaient une période difficile. La preuve : pas un jour ne passe, dans l'industrie et à l'extérieur de l'industrie, sans que j’ en entende parler. Une période difficile oui; la mort du quotidien papier, peu importe ce que Warren Buffet en pense, non!
Le défi à relever pour les journaux n’a vraiment rien de nouveau. Lorsque Marconi a inventé la radio, les journaux étaient censés mourir. Pourquoi lire l'actualité, alors que vous pouvez l’entendre? Mais ils ne sont pas morts. Quand la télévision a été inventée dans les années 1930, les journaux étaient censés mourir. Pourquoi lire l'actualité, alors que vous pouvez la regarder assis confortablement dans votre salon? Mais ils ne sont pas morts. Et pendant ce temps, une certaine synergie s’est développée entre la radio, la télévision et les journaux.
Puis sont arrivés Internet, les ordinateurs portables et les ordinateurs à la maison. Alors on s’est dit, pourquoi payer pour des journaux, alors qu’on peut avoir accès à pratiquement tout en ligne gratuitement? Nous sommes aux prises avec cette question aujourd’hui et avec la décision de ceux qui donnent accès à leurs produits en ligne gratuitement. L’état actuel des médias traditionnels dépend beaucoup de cette décision. Mais le combat est maintenant de trouver précisément ce que le public veut: ce que les gens veulent dans leur journal, quand et comment ils veulent y avoir accès. Nous savons une chose : les gens veulent et demandent de l'information. Mais ils l’a veulent tout de suite. Tous les paramètres ont changé et se compliquent de toutes sortes de manières.
Lorsque j’ai commencé à travailler pour les journaux, il y a 30 ans, le cycle de la nouvelle était plutôt standard. Les journaux dégotaient les manchettes importantes et exclusives, et ils en étaient très fiers. Ces informations étaient reprises le lendemain matin à la radio. On lisait simplement les grandes lignes des journaux en ondes sans chercher plus loin. Plus tard dans la journée, les journaux télévisés, qui étaient plutôt décontractés à cette époque, reprenaient et faisaient le suivi de l’article. C'était 1979.
Bienvenue en 2009. Je travaille dans le secteur des sports, secteur pour lequel les journaux obtiennent de moins en moins d’exclusivités. Ce fait a peu à voir avec la qualité du travail accompli par les reporters mais plutôt, surtout dans une ville comme celle-ci, avec la quantité des ressources qui couvrent ce secteur. Supposons que les Maple Leafs s’entraînent aujourd'hui - une pratique ordinaire de milieu de saison à l’aréna Lakeshore Lions. Peu importe le jour de la semaine, on dépêche des journalistes du Sun, du Star, du Globe, du Post, de la Presse Canadienne, des équipes de télévision de la CBC, de Global, de City TV, sans parler des chaînes de télévision spécialisées en sports comme TSN, Rogers Sportsnet, The Score, Leafs TV, et des stations radiophoniques comme Fan 590 et AM 640, en plus des reporters de sites Internet et d’autres encore des publications telles que The Hockey News. Et, il s’agit d’un jour ordinaire où rien d’exceptionnel n’est censé arriver.
C’est ainsi qu’à chaque fois que vous essayez de faire une entrevue, il y a des photographes et des preneurs de son tout autour de vous : un environnement, vous en conviendrez, peu propice à l'obtention de manchettes exclusives. En même temps, les reporters des chaînes spécialisées parlent au téléphone et tapent fébrilement sur leurs portables. Quelle chance un journal a-t-il dans ce contexte d’obtenir une manchette exclusive, surtout si on tient compte qu’il ne peut pas compter sur autant de ressources que ses concurrents? La réponse à cette question n’a rien de simple, comme la plupart des questions qui préoccupent les journaux en ce moment.
Le cycle des nouvelles de mes débuts – où les journaux « faisaient » la nouvelle qui était reprise par les autres - a beaucoup changé dans le monde du sport. Si une manchette sort l’après-midi, peu importe le média pour lequel vous travaillez, elle va se retrouver sur Internet en premier. TSN ne va pas diffuser l’information à la télévision en premier mais bien sur son site Internet. Même chose pour nous au Sun.
Il fût un temps où les journaux n’auraient surtout pas laissé fuir une manchette exclusive avant de l’imprimer. Aujourd'hui, on ne peut plus attendre, car même si on obtient une manchette exclusive en plein milieu de l'après-midi, ça ne veut pas dire qu’elle restera exclusive dix heures plus tard. Et si vous choisissez tout de même d’attendre, vous risquez de perdre à pratiquement tous les coups. Alors nous, gens de l’industrie des journaux, les durs de durs, avons décidé, tout en nous mordant la langue, de mettre l’information en ligne en premier.
Dans le monde du sport, les plus puissants au Canada et aux États-Unis sont les grands réseaux de sports. Ils publient une bonne partie des manchettes qui valent la peine d’être racontées. Ils commencent par le web et passent ensuite le tout soit à la radio ou à la télévision. Et voici ce à quoi nous, de l’industrie des journaux, devons faire face. Il fût un temps où nous vous disions qui, quoi, où, quand et pourquoi. Il s’agissait de la base du journalisme. Aujourd’hui, nous devons dire les choses différemment.
Il y a de fortes chances que vous connaissiez déjà le qui, quoi, où et quand lorsque vous ouvrez votre journal le matin. Mais, ce que les journaux font encore mieux que tous les autres, c’est de vous donner le pourquoi. Nous vous fournissons le contexte et nous vous expliquons pourquoi il en est ainsi. Nous répondons à vos questions. Nous vous fournissons des points de vue. Nous vous amenons plus loin que les simples faits, chose impossible à faire en trois minutes à la télévision ou en quelques secondes à la radio.
C'est ce que le journal de l'avenir, le journal qui aura du succès, devrait faire mieux que quiconque. Nous pouvons encore faire ça mieux et plus efficacement que tous les autres médias. Pourquoi? En raison de notre expérience en tant que journalistes. Parce que nous sommes formés pour cela. Un journal comme le Sun offre une multitude d'opinions et de voix.
J’aimerais revenir au cycle des nouvelles un instant et parler d’une des préoccupations grandissantes de l'industrie. Nous avons tous entendu, vu ou lu des blogues en ligne. D’où vient le nom, je ne sais pas mais, je sais que les blogues ont vraiment rendu la ligne qui sépare le travail du journaliste de celui des blogueurs floue. Quelques blogueurs sont excellents mais la plupart d'entre eux ne le sont pas. De toute façon, ils compliquent le processus des communications à la fois pour le consommateur et pour le producteur d'information. Un blogue, c’est essentiellement une chronique. Il y a de très bons blogues sur Internet mais il y en a aussi plusieurs horribles qui n’ont rien à voir avec la réalité. Le défi pour le consommateur d'aujourd'hui est de pouvoir séparer le bon grain de l’ivraie; savoir qui parle en connaissance de cause et qui parle à tort et à travers. Le défi, pour ceux qui aiment les journaux et le journalisme de haut niveau est de faire comprendre aux gens ce qui est crédible et ce qui ne l'est pas. Parce que trop de choses disponibles sur Internet sont absurdes.
Laissez-moi vous raconter une anecdote qui vous fera comprendre jusqu’à quel point le cycle des nouvelles est tordu en ce moment. Il y a quelques mois, un commentateur de la chaîne de télévision américaine ESPN a déclaré qu’il avait entendu dire que Chris Bosh ne voulait plus jouer ici et qu’il ne renouvèlerait probablement pas son contrat qui prend fin en 2010 avec les Raptors de Toronto. ESPN, qui se trouve à être une source d'information très crédible, a choisi de ne pas reprendre cette supposition sur ses propres chaînes ni sur son site, mais un blogueur de New York, qui écrit principalement sur les Knicks de New York, a pris le commentaire comme s’il s’agissait d’un fait accompli et a écrit sur son blogue que ce serait bien si Chris Bosh signait avec les Knicks.
Bon, c’est ici que l’histoire devient inquiétante. Un auditeur de la station radiophonique Fan 590 de Toronto a appelé une tribune téléphonique pour rapporter ce qu’il avait lu sur le blogue des Knicks. Sans plus de vérifications, la manchette était reprise au radio journal de la station le lendemain matin et stipulait qu’ESPN avait dit que Bosh voulait quitter les Raptors. C’est ainsi que la manchette a fait son chemin jusqu’aux oreilles des journalistes des quotidiens qui commençaient leur journée de travail : avec la radio qui clamait la supposée nouvelle au sujet de Bosh. Bosh est devenu la manchette des pages des sports des quotidiens la journée suivante et il était partout pour démentir la nouvelle et dire qu’il n’avait pas changé d’avis au sujet des Raptors. Il avait probablement raison - et le reste d'entre nous avaient tort.
Tout cela a commencé avec une hypothèse – suivie d’un certain nombre de suppositions. Ce n'est pas de la nouvelle. Mais c'est le danger des nouveaux médias et de tout ce qui en sort. Tout le monde peut dire n’importe quoi. Les journalistes en ligne, si vous voulez les appeler ainsi, ne suivent pas les mêmes règles déontologiques que nous. Mais le public ne connait pas la différence. C’est pourquoi, nous devons mieux faire passer le message. Nous devons expliquer aux gens ce qu’est une information crédible. Le journal est encore le lieu où le journaliste doit rendre des comptes et s’assurer de la crédibilité de l’information qu’il divulgue. Comme quand l’affaire du Watergate est sortie dans le Washington Post : c’est-à-dire grâce au travail acharné de bons journalistes qui ont traité les faits et non des suppositions. Nous devons, dans les journaux, être la voix de l’information de qualité, honnête et respectueuse de la vérité, fondée sur des faits vérifiés. Quand une petite fille disparaît à Woodstock, nous devons enrichir l'information en lui donnant sa juste perspective parce que nous pouvons faire ça mieux, et de manière plus approfondie que tous les autres.
Je crois aux journalistes des journaux. Je vais vous raconter une autre petite histoire. Lors des Jeux olympiques de Nagano, au Japon, je suis allé couvrir le surf des neiges qui figurait officiellement au programme des jeux pour la première fois. J'ai opté pour ce sport en partie parce que je pensais que Mark Fawcett qui était alors favori, allait remporter une médaille d’or pour le Canada. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé. Au premier tour, la fixation de la planche de Fawcett s’est brisée. C’en était fait de ses jeux. Pendant ce temps, un autre Canadien dont personne n’avait entendu parler, a été très bon lors du premier tour de cette compétition. En fait, je pense même qu’il menait. Je me souviens avoir ouvert le manuel des participants canadiens pour me rendre compte que la page le concernant était presque vierge. On pouvait y lire son nom, sa date de naissance, d’où il venait, mais c’est à peu près tout. J’ai alors appelé la bibliothèque du Sun pour essayer d’en savoir plus au sujet de ce type. On m’a rappelé pour me dire qu’on n’avait trouvé qu’un seul article parmi cette banque de documents pourtant bien fournie. En fait, ils n’ont trouvé qu’un truc en ligne qui disait que Ross Rebagliati avait fini troisième lors d’une compétition à Whistler en Colombie-Britannique. Pourtant Rebagliati a gagné la médaille d’or ce jour-là au Japon. J’étais si curieux que ce gars que personne ne connaissait gagne, que je me suis arrangé pour passer la journée suivante en sa compagnie. À la fin de la journée, je pensais tout savoir ou presque à son sujet. Le surlendemain, la nouvelle est sortie. Rebagliati avait été testé positif à la marijuana et sa médaille lui était retirée. Ce jour-là ont l’a emmené au poste de police à un endroit appelé Nakano, et croyez-moi, se faire prendre avec de la marijuana au Japon n’a rien d’anodin. J’ai rapidement reçu un appel de quelqu’un m’informant que Rebagliati avait été emmené pour être interrogé. Je suis sauté dans un taxi et je me suis rendu au poste le plus vite que j’ai pu. J’étais le premier journaliste sur place. Les Japonais, toujours aussi polis, ne m’ont pas seulement invité à entrer mais ils m’ont aussi offert un espace de travail.
Quelques minutes après mon arrivée, le reste du contingent de journalistes faisait son apparition. Tous les grands réseaux, les grands journaux et les agences de transmission étaient là, devant les bureaux de la police à se les geler alors que j’étais là à les regarder par la fenêtre bien au chaud à l’intérieur. Ils se demandaient bien comment j’avais fait pour entrer. Certains me montraient même leur poing. On a interrogé Rebagliati pendant plus de cinq heures ce jour-là. Une fois l’interrogatoire terminé, il est sorti et a rencontré brièvement les journalistes. Il les a informés de la situation en deux phrases et il est rentré. La longue attente a dû leur sembler bien inutile.
Mais lorsqu’il m’a aperçu à son retour à l’intérieur, il m’a fait signe de le suivre à l’arrière du poste. Il est ensuite monté dans une limousine avec des membres du comité olympique du Canada et m’a fait signe de monter. Dans la voiture, il m’a fait un compte-rendu détaillé de sa rencontre avec la police et il m’a dévoilé ses plans d’en appeler de la décision du CIO. Je venais d’obtenir un bel article, les autres n’avaient que deux phrases.
Pourquoi est-ce important? Parce que le journalisme est important. Parce que l’origine de l’information est importante. Le journaliste doit vérifier ses sources et bâtir des relations avec celles-ci pour générer de meilleures manchettes comme dans l’histoire que je viens de vous raconter. Parce que si je n’avais pas passé la journée avec lui la veille, je n’aurais pas pu entendre son histoire. Un blogueur du fond de son sous-sol ne peut pas faire ça. Les journalistes en ligne ne peuvent pas faire ça. La plupart du temps, les stations radiophoniques et les chaînes de télévision ne peuvent pas faire ça. Les journaux, à leur meilleur, avec des rédacteurs en chef allumés, se fiant à l’instinct et au professionnalisme de leurs journalistes, peuvent encore faire ça.
Mais nous devons nous adapter et comprendre qu’il y a plus d’une façon d’alimenter les différentes facettes des médias. Le meilleur exemple que je peux vous donner est l’audience concernant la vente des Coyotes de Phoenix à Jim Balsillie et le déménagement possible de la concession à Hamilton. En temps normal, les journalistes seraient allés en cour et auraient fait état de la situation le lendemain dans les journaux ou à la télévision. Cependant, avec la technologie, plusieurs d’entre eux se sont plutôt servi de leurs portables pour retransmettre sur des sites, sur leurs blogues ou sur une plateforme de microblogues ce qui se passait à la cour pratiquement en temps réel.
C’est ainsi que, plutôt que d’avoir à attendre, les consommateurs peuvent suivre la nouvelle au fur et à mesure qu’elle se déroule. Le jour suivant, notre rôle est de fournir l’information contextuelle et les explications; remplissant ainsi les besoins de tout le monde. Je pense qu’il s’agit simplement d’une manière créative de servir l’industrie de l’information et il nous en faut plus. Nous devons, et je déteste l’expression, « think outside the box ».
Quand nous combinons journaux et Internet, plus de gens lisent qu’auparavant, pas moins. Nous devons satisfaire ces lecteurs et nous réinventer avec les outils qui nous permettent de faire du meilleur journalisme – en travaillant fort et en travaillant avec passion. C’est un travail d’amour : vous devez adorer ce métier pour réussir.
Je pourrais continuer encore et encore mais j’ai déjà suffisamment pris de votre temps. Ne renoncez pas aux journaux. Ne nous abandonnez pas. Continuez à nous lire.
Merci.